Dakar et le Sénégal sous les eaux : le piège perpétuel d’un assainissement à la traîne
Par Tafa · 24 août 2026 · 7 min de lecture
Chaque année, le scenario se répète avec une régularité tragique. Dès les premières grandes pluies de la saison des moussons, la presqu'île du Cap-Vert perd de son éclat sous des torrents d'eau. De la banlieue dense de Pikine et Guédiawaye aux artères commerçantes du centre-ville, Dakar se transforme en une lagune improvisée, paralysant les transports, détruisant le mobilier urbain et plongeant des milliers de foyers sénégalais dans un désarroi complet.
Si le phénomène semble inéluctable, il n'a pourtant rien d'une simple fatalité naturelle. L'immersion répétée de la capitale sénégalaise est le symptôme direct d'une crise structurelle : l'échec d'un système d'assainissement dépassé par la croissance urbaine.
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### Une urbanisation galopante sans filet de sécurité
Pour comprendre pourquoi l'eau s’obstine à stagner, il faut remonter aux décennies de grandes sécheresses des années 1970 et 1980. Durant cette période, des milliers de personnes ont quitté les zones rurales désertifiées pour s'installer à la périphérie de Dakar. Des bassins versants, des cuvettes naturelles et d'anciens bas-fonds asséchés ont été rapidement lotis et construits sans plan d'aménagement ni réseaux d'évacuation.
Lorsque les pluies sont revenues avec plus d'intensité, ces zones naturellement inondables ont retrouvé leur fonction première : retenir l'eau. Mais cette fois, le sol était entièrement recouvert de béton et d'asphalte, empêchant l'infiltration naturelle dans la nappe phréatique.
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### Les failles d'un réseau d'assainissement dépassé
Le manque criant d'infrastructures adéquates reste le cœur du problème. L'assainissement dakarois souffre de plusieurs maux critiques :
* **Un réseau sous-dimensionné et incomplet :** Une grande partie de l'agglomération, en particulier dans la grande banlieue, ne dispose tout simplement pas de réseau collectif de drainage des eaux pluviales. Les rares canalisations existantes ont été conçues pour une population bien inférieure à celle d'aujourd'hui.
* **L'amalgame entre eaux usées et eaux de pluie :** Faute de réseaux séparatifs efficaces, les eaux usées domestiques se mélangent souvent aux eaux pluviales, provoquant le débordement des égouts et des risques sanitaires majeurs (paludisme, maladies hydriques).
* **L'obstruction et le manque d'entretien :** Le sable poussé par le vent, accumulé à côté du manque de curage préventif et de la gestion complexe des déchets solides, bouche une part importante des avaloirs et des canaux d'évacuation. Dès les premières giclées d'eau, le réseau satura instantanément.
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### Des solutions d'urgence face à des défis structurels
Au fil des ans, les gouvernements successifs ont injecté des dizaines de milliards de francs CFA dans des programmes d'urgence (comme les plans ORSEC ou les grands projets de drainage). Pompes de forte puissance, bassins de rétention temporaires et digues artisanales apportent un soulagement ponctuel, mais ne font souvent que déplacer le problème vers le quartier voisin.
Tant que Dakar ne bénéficiera pas d'un plan directeur d'assainissement global, combiné à une restructuration urbaine rigoureuse et au curage permanent des canaux, la ville continuera de retenir son souffle — et de boire la tasse — à chaque passage de nuage. La capitale n'a pas seulement besoin de pomper l'eau hors de ses rues : elle doit réapprendre à faire une place à son relief et à ses cours d'eau.
## Un mal national : Touba, Kaolack et le reste du pays face au drame des eaux
L’image d’une capitale submergée ne doit pas occulter la réalité du reste du territoire national. Le phénomène d'inondation récurrente frappe brutalement les grandes agglomérations de l’intérieur :
* **Touba, le géant religieux aux pieds d'argile :** Deuxième agglomération du pays par sa population, la cité religieuse connaît une expansion démographique et spatiale fulgurante. Bâtie sur une cuvette naturelle et une nappe phréatique particulièrement affleurante, Touba manque cruellement de réseaux structurés de drainage. Lors de chaque hivernage, des quartiers entiers se retrouvent sous les eaux, compliquant l'accueil des millions de pèlerins lors du Grand Magal et exposant les populations à des crises sanitaires sévères.
* **Kaolack, le carrefour logistique menacé :** Située au bord du fleuve Saloum, Kaolack cumule les risques : une topographie très basse, des sols argileux peu filtrants et des cuvettes naturelles (comme le bassin de Thiofack) saturées. En plus des eaux de pluie, la ville fait face aux remontées de la nappe salée et aux marées, piégeant la capitale du Saloum sous une eau stagnante des mois durant.
* **Thiès, Saint-Louis et la vallée du fleuve :** À Thiès, la rupture ou le bouchage de réseaux comme le canal de Nguinth provoquant régulièrement le débordement des eaux pluviales dans les quartiers bas. Quant à Saint-Louis et aux zones riveraines des fleuves Sénégal et Gambie (Bakel, Kédougou), elles subissent la double peine de l'assainissement urbain défaillant et des crues fluviales dévastatrices dues aux pluies exceptionnelles.
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## Décennies d'aménagement inadéquat : Anatomie d'un échec politique
Pourquoi le Sénégal peine-t-il à sortir de ce cercle vicieux ? L'explication réside dans une somme de choix politiques, institutionnels et urbanistiques erronés accumulés sur plusieurs décennies :
1. **La culture du "gestionnaire d'urgence" plutôt que du planificateur :** Pendant longtemps, l'État a privilégié les dépenses de secours post-crise (plans ORSEC, achats de pompes, aides d'urgence) au détriment de l'investissement lourd dans des infrastructures d'assainissement souterraines et durables.
2. **L'urbanisme anarchique et l'impunité foncière :** Des pans entiers de zones non ædificandi (bassins de rétention naturels, voies d'eau, bas-fonds) ont été cédés ou occupés illégalement avec la complicité ou le laissez-faire des autorités locales et administratives. Le bétonnage de ces exutoires naturels a bloqué l'écoulement naturel des eaux.
3. **Le découplage entre voirie et assainissement :** Des milliers de kilomètres de routes ont été construits à travers le pays sans intégrer de canaux de drainage ou de dalots adaptés, transformant ces axes routiers en véritables digues qui retiennent l'eau au lieu de la fluidifier.
4. **La gestion défaillante des déchets solides :** Le manque de civisme combiné à des services de ramassage des ordures parfois inefficaces conduit au déversement des déchets dans les canaux d'évacuation, annihilant l'efficacité des réseaux existants au moindre coup de vent ou de pluie.
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## L'Agenda "Sénégal 2050" : Vers une rupture systémique
Face à cette crise structurelle, la vision stratégique **Sénégal 2050** portée par le nouveau cadre gouvernemental propose un changement de paradigme fondamental. Il ne s'agit plus de "chasser l'eau", mais de restaurer l’équilibre entre l’homme, la ville et le climat.
Les axes majeurs de cette feuille de route reposent sur :
* **Un Plan Directeur d'Assainissement décennal (horizon 2034) et un plan quinquennal de prévention :** Rompre avec la gestion au coup par coup en planifiant des infrastructures de drainage sur le long terme.
* **L'Aménagement et la restructuration territoriale :** Une politique de libération stricte des emprises naturelles de l'eau et la restructuration des quartiers informels pour libérer la voie aux ouvrages d'assainissement.
* **L'intégration de la transition écologique et des solutions fondées sur la nature :** Création de bassins de rétention paysagers, rechargement des nappes et valorisation des eaux pluviales à des fins agricoles ou urbaines au lieu de les rejeter systématiquement à la mer.
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## Les initiatives du ministre Cheikh Tidiane Dièye : Priorités et actions de terrain
À la tête du ministère de l'Hydraulique et de l'Assainissement, le Dr Cheikh Tidiane Dièye a engagé une série de réformes d'urgence et de travaux structurants pour matérialiser ce changement d'approche :
* **Relance des projets structurants régionaux :** Reprise et accélération du **Projet d'assainissement des dix villes du Sénégal**, particulièrement à Kaolack (aménagement du bassin de Thiofack et renforcement du réseau), mais aussi à Tivaouane (canalisations enterrées et protection des quartiers bas) et à Thiès (stations de pompage à Tokhaline, curage du canal de Nguinth).
* **Mobilisation citoyenne et prévention opérationnelle :** Mise en avant d'opérations comme *Sétal Sunu Réew*, combinant l'intervention des services de l'État (ONAS, Génie militaire, Sapeurs-pompiers) et la participation communautaire pour le curage préventif des milliers de mètres de canaux avant l'hivernage.
* **Transparence et gouvernance institutionnelle :** Audit et restructuration des organes d'exécution (notamment l'ONAS) pour garantir une utilisation efficiente et responsable des deniers publics alloués à la gestion des inondations.
* **Appel au civisme et à la responsabilisation des riverains :** Des campagnes de sensibilisation systématiques pour empêcher l'obstruction des réseaux d'assainissement par le dépôt illégal d'ordures et de résidus.
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Le Sénégal ne pourra durablement sortir de la spirale des inondations qu'en conciliant rigueur d'aménagement, volonté politique inébranlable et civisme citoyen. Le défi posé à Dakar, Touba, Kaolack et l'ensemble des cités sénégalaises dépasse la simple pose de conduits d'eau : c'est un véritable chantier de refondation urbaine qui doit permettre au pays de s'adapter aux réalités du changement climatique d'ici 2050.
