Entre deux fuseaux : l’art délicat d’être pleinement d'ici et de là-bas
Par Rédaction Gaindé · 5 octobre 2025 · 4 min de lecture
Appels du dimanche, projets de retour, enfants nés ailleurs : des membres de la diaspora sénégalaise racontent l'art délicat d'être pleinement d'ici et de là-bas.
Un coup d’œil discret sur l’écran du téléphone. Il est 14h à Paris, Montréal ou New York, ce qui veut dire qu’à Dakar, la grande marmite de *Thieboudienne* commence à rendre son verdict. Pour des centaines de milliers de Sénégalais établis à travers le monde, la vie quotidienne se joue dans cette équation temporelle invisible : un pied dans le rythme effréné de la métropole d’accueil, un cœur calé sur l’heure de la capitale sénégalaise.
Être membre de la diaspora sénégalaise, c’est maîtriser l’art du grand écart culturel, un voyage permanent entre deux réalités qui se croisent, s'enrichissent et, parfois, s'entrechoquent.
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### Le rituel sacré de l’appel du dimanche
S'il est un moment où le fuseau horaire s'efface totalement, c'est bien le dimanche après-midi. C’est l’heure du "grand conseil de famille" via WhatsApp.
L’appel vidéo s'ouvre sur un fond sonore incalculable : le grondement lointain de la circulation de la Voie Dégagée à Dakar, le rire des tantes assemblées dans la cour familiale, et les traditionnelles salutations qui n'en finissent plus. *« Nanga def ? Mba wa kër gi yaangi ci jamm ? »* On prend des nouvelles de tout le monde, du petit dernier jusqu’au voisin du quartier.
On y règle les affaires courantes, on prend des nouvelles de la santé des anciens, et on subit – toujours avec un brin d'affection – les taquineries de la grand-mère qui demande pour la centième fois quand est-ce qu’on rentre pour de bon. C'est ce fil invisible qui recharge les batteries avant d'affronter une nouvelle semaine à l'étranger.
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### Les enfants de « là-bas » : transmettre la *Teranga* à distance
Pour ceux qui ont fondé une famille à l'étranger, le défi prend une autre dimension. Comment transmettre l’essence du pays à des enfants nés sous la neige montréalaise ou dans la brume parisienne ?
Cela donne souvent des scènes savoureuses. Les enfants maîtrisent parfaitement le français ou l'anglais local, mais glissent un *« Waw Kay »* ou un *« Ah bon ? »* dakarois d'une authenticité déconcertante dans leurs phrases. Ils découvrent le Sénégal lors des vacances d’été : pour eux, le choc thermique s’accompagne d’un apprivoisement culturel. Ils réapprennent à manger autour du grand bol familial, découvrent la chaleur étouffante de l’hivernage et réalisent, souvent avec émergence, qu'ils ont une trentaine de « cousins » dont ils ignoraient l'existence.
Ces enfants incarnent cette double appartenance : ils sont le pont parfait entre la culture de leurs parents et le monde de demain.
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### Le « Projet de Retour » : un rêve ancré au sol
Dans chaque salon de la diaspora, un mot revient comme un mantra : **le retour**.
Qu'il s'agisse de la construction d'une maison à Saly, Mbour ou Diamniadio, de la création d'une entreprise innovante à Dakar, ou simplement du désir de venir investir dans l'agriculture, le projet de retour est le moteur de beaucoup de sacrifices.
* **L’étape du terrain :** Trouver la parcelle, envoyer les fonds, suivre le chantier à distance grâce à des photos WhatsApp souvent floues envoyées par le grand frère.
* **La réalité du terrain :** Découvrir que le chantier n'a pas avancé d'un pouce en six mois, mais garder le sourire parce que *« muñ »* (la patience) est une vertu nationale.
Pour beaucoup, ce retour n'est pas forcément définitif, mais prend la forme d'une circulation fluide : vivre quelques mois ici, quelques mois là-bas. Refuser de choisir, c’est aussi cela, la liberté de la diaspora.
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### Une richesse à double visage
Être d'ici et de là-bas n'est pas toujours simple. À l'étranger, on reste souvent "l'Africain" ou "le Sénégalais" ; au pays, le temps d'un séjour, on devient parfois le *« Modou Modou »* ou l'« expatrié » dont l'accent a un peu changé.
Mais cette position inconfortable est aussi une immense force. La diaspora sénégalaise ne vit pas dans le déchirement, elle vit dans la **surabondance d'appartenances**. Elle apporte la rigueur et les compétences acquises ailleurs, tout en restant irriguée par la *Teranga* (l'hospitalité), la solidarité et la joie de vivre sénégalaises.
Deux fuseaux horaires, deux cultures, mais un seul cœur qui bat au rythme du Sabar.
