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Pirogues de pêche colorées sur une plage sénégalaise au coucher du soleil
Société & Actualités

À Ngor, les pêcheurs racontent un océan qui change

Par Rédaction Gaindé · 25 août 2025 · 4 min de lecture

Sur la plage de Ngor, les pirogues colorées partent avant l'aube. Les pêcheurs y observent, saison après saison, les mutations du littoral dakarois — et s'adaptent.

Autrefois, il suffisait d'avancer de quelques milles nautiques pour voir les filets se remplir de thiof (*mérou blanc* emblématique du Sénégal) ou de sardinelles argentées (*yabooy*). Aujourd'hui, la mer s'est vider de sa substance. La cause principale pointée du doigt sur le quai de débarquement ? Une concurrence déloyale et industrielle au large, masquée derrière des pavillons d'extension et des accords internationaux complexes.

1. La pression des flottes étrangères : des chiffres vertigineux

Les pertes économiques et écologiques causées par l'exploitation industrielle de la zone économique exclusive (ZEE) sénégalaise sont aujourd'hui documentées :

* **Manque à gagner colossal :** Selon les estimations de l'Institut d'études de sécurité (ISS) et de la société civile, le Sénégal perd environ **150 milliards de FCFA (plus de 225 millions d'euros) par an** à cause de la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN).
* **Protocole UE-Sénégal rompu :** L'Accord de partenariat pour une pêche durable (APPD) entre l'Union européenne et le Sénégal autorisait jusqu'à **10 000 tonnes de captures annuelles** pour la flotte européenne (principalement des thonniers espagnols/français et des chalutiers de fond) en échange d'une compensation financière. Face à l'épuisement des stocks, le gouvernement sénégalais a pris la décision historique en **novembre 2024 de suspendre et ne pas renouveler ce protocole**.
* **Pavillons de complaisance et "sénégalisation" :** Le problème ne réside pas uniquement dans les accords officiels, mais dans la réimmatriculation frauduleuse. Pour contourner la loi, de nombreux navires industriels chinois ou européens s'associent sous forme de joint-ventures à des prête-noms locaux. En mai 2024, lorsque le ministère a publié la liste officielle des navires autorisés dans les eaux nationales, les experts ont révélé que sur les **132 navires dits "nationaux"**, près de la moitié appartenaient en réalité à des capitaux étrangers dissimulés.

2. Le cri d'alarme de la société civile et des défenseurs des pêcheurs

Du côté des organisations de défense de la pêche artisanale — comme le **CLPA** (Conseil Local de Pêche Artisanale de Ngor), l'**APRAPAM** (Association de Promotion et de Responsabilisation des Acteurs de la Pêche Artisanale Mbour), la **CAOPA** ou **Greenpeace Afrique** —, les positions sont catégoriques :

* **Destruction des juvéniles et de la sécurité alimentaire :** Les défenseurs dénoncent l'usage de sennes tournantes géantes et de chaluts de fond qui raclent le lit marin, détruisant la biomasse juvenile utilisée comme farine de poisson ou appâts. La sardinelle, base protéique de l'alimentation sénégalaise, est menacée d'effondrement.
* **Poussée vers l'émigration clandestine :** La destruction du tissu économique local prive les jeunes pêcheurs de Ngor, de Guet Ndar ou de Mbour de tout avenir. Beaucoup d'entre eux transforment désormais leurs pirogues de pêche en embarcations de fortune pour la traversée vers les îles Canaries.

3. Le rôle de l'État et des instances juridiques compétentes

La bataille contre le pillage des ressources halieutiques s'est également déplacée sur le terrain légal et judiciaire :
┌─────────────────────────────────────────────────────────┐
│ Avis Consultatif - Tribunal de la Mer (TIDM) │
│ (L'État côtier a le devoir strict de protéger sa ZEE) │
└────────────────────────────┬────────────────────────────┘
│
┌─────────────────────┴─────────────────────┐
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│ Gouvernement du Sénégal (2024+) │ │ Procédures Judiciaires & Transparence │
│ • Non-renouvellement de l'accord UE │ │ • Audit du pavillon national │
│ • Publication de la liste des navires │ │ • Arraisonnements & amendes pour INN │
└───────────────────────────────────────┘ └────────────────────────────────────────┘

> **Le cadre du droit international de la mer (TIDM) :**
> Saisi par la Commission Sous-Régionale des Pêches (CSRP) en Afrique de l'Ouest, le **Tribunal international du droit de la mer (TIDM)** a rendu un avis consultatif majeur : *les États de pavillon (pays d'origine des navires étrangers) ont l'obligation stricte de veiller à ce que leurs navires ne se livrent pas à la pêche INN dans les ZEE des États côtiers.* Cet avis offre un levier juridique aux gouvernements africains pour engager la responsabilité des pays tiers.

* **La position du gouvernement sénégalais :** Depuis 2024, les autorités ont amorcé un virage axé sur la souveraineté alimentaire et la transparence. Outre la non-reconduction de l'accord UE et la révision des contrats de concession, un **audit complet du pavillon sénégalais** a été initié pour démasquer les fausses sociétés nationales, accompagné du renforcement des patrouilles de la Marine Nationale pour arraisonner les navires industriels coupables d'incursions dans la zone exclusive réservée aux pêcheurs artisanaux.

Conclusion : La survie de Ngor en jeu

Face à la puissance financière des armateurs internationaux et à la léthargie passée des contrôles, les pêcheurs de Ngor voient la justice se mettre lentement en marche. Mais pour ces hommes qui prennent la mer chaque jour avant l'aube, le temps presse : si la pression industrielle ne faiblit pas durablement, c'est l'âme même du littoral dakarois qui risque de s'éteindre.